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Le Cyber-Ange
Rencontre Dariush Shayegan
Son livre, La Lumière vient de l’Occident (éd. de l’Aube), nous a enthousiasmés. C’est un check-up décapant et ultra lucide de la santé psychique du monde actuel, dont la conscience globale est devenue “polyphrénique” (schizophrène de façon redoublée). Darius Shayegan y propose une thérapie : réintégrer le continent de l’âme par la réhabilitation explicite de la raison. Nous avons donc rencontré ce savant iranien remarquable, qui est, entre autres expertises, l’un des grands spécialistes du soufisme et de la pensée mystique persane.
Propos recueillis par Alain Valade et Patrice van Eersel.
Nouvelles Clés : Comment vous sentez-vous en ces temps de crise ?
Daryush Shayegan : Une malédiction chinoise dit : “Puisses-tu vivre en des temps intéressants ! ” Pour eux, c’est une malédiction parce que les Chinois savent que les temps intéressants sont aussi des temps de trouble et de confusion. Nous vivons donc, aujourd’hui, un temps très intéressant !
N. C. : Aussi intéressant - et violent - que la Renaissance ?
D. S. : L’aventure de la modernité a deux aspects. D’un côté, elle est très positive car elle affranchit l’homme de cette double tutelle que Kant appelle la sainteté du sacré et la majesté du pouvoir. Sans l’aventure faustienne de l’Occident, l’homme n’aurait jamais été le sujet que nous sommes tous devenus aujourd’hui : des sujets de droit. Sinon, nous serions restés des croyants en la docta moyenâgeuse ou en la communauté islamique. Innovation essentielle. L’homme est ainsi devenu sujet auto-fondateur. La séparation des pouvoirs, la laïcité, tout cela nous a libérés. Mais ce faisant, d’un autre côté, nous avons perdu le monde magique et les symboles - ce qu’on appelle le désenchantement, aspect négatif de la modernité. L’un ne pouvait se faire sans l’autre.
N. C. : Mais la modernité concerne-t-elle tout le monde au même titre ?
D. S. : Lévi-Strauss disait que l’humanité avait connu deux grandes révolutions : la révolution néolithique et la révolution industrielle. La première a été intégrée par toutes les grandes cultures historiques de la planète, mais la seconde n’a eu lieu que dans une aire culturelle limitée : l’Italie, la France, l’Allemagne, l’Angleterre... Nous, Iraniens qui appartenons aux cultures extra-européennes, nous n’avons connu ce choc qu’à la fin du xixe siècle. Autrement dit, nous sommes passés à côté de la plaque. Même l’empire Ottoman, qui était très proche du monde méditerranéen, n’a jamais connu la Réforme, ni les Lumières, et leur révolution industrielle n’est venue que tard. Ce fut aussi notre cas, en Perse ; et l’on peut en dire autant de la Chine et de l’Inde. En étudiant ces grandes civilisations asiatiques, je me suis rendu compte qu’elles s’étaient toutes arrêtées au XVIIe siècle - dont leur est resté un immense stock de valeurs et d’idées, où elles ont indéfiniment puisé leurs réserves.
Mais le xviie siècle, fut aussi le commencement de quelque chose de nouveau. Descartes, déjà ! On entrait dans une autre ère, comme si l’esprit du monde s’était déplacé ailleurs et que les anciennes ontologies du monde s’étaient effondrées. À partir de là, il n’y eut bientôt plus de Raison, de Logos, de Vérité commençant par des lettres majuscules. Le philosophe italien Giani Vattimo appelle cet effondrement “l’ontologie faible”. C’est-à-dire que la modernité a évacué la magie du monde. L’homme moderne, en dépit de sa richesse et de sa grande culture, s’est mis à souffrir d’une lacune spirituelle. La modernité s’occupe de problèmes économiques ou politiques, mais laisse en friche tous nos besoins d’essentiel.
N. C. : Comment les combler ?
D. S. : La littérature et l’art ont joué un grand rôle. Le roman a en quelque sorte pris en charge ce que la science avait refoulé. C’est ce que dit Milan Kundera dans L’Art du roman. Mais actuellement tout cela change. Je crois que ce qu’on appelle de nos jours la “postmodernité” est justement un moment où la modernité devient récapitulative, où elle réintègre tous les niveaux de conscience. Et comme elle est très sûre d’elle-même, en regardant en arrière et en avant, elle peut tout embrasser. Émerge alors ce phénomène nouveau qu’on appelle le métissage des cultures. Car l’effondrement des ontologies a été remplacé par une interconnexion, au sens très large du terme, qui englobe toutes les sphères de la connaissance et tous les états de l’être. Au niveau de la culture, ça se traduit par le multiculturalisme. Au niveau des identités, par des identités plurielles - parce qu’on a tous désormais plusieurs identités ; plus personne ne peut dire, par exemple, qu’il est purement français ou purement américain, ça ne voudrait rien dire. Au niveau de la connaissance, ça se traduit par des herméneutiques : quel que soit le domaine, il y a différentes écoles de pensée, et donc conflit des interprétations - ici, conflit ne veut pas dire guerre, n’est-ce pas, mais joute, jeu, dialogue... Et au niveau de la technologie, avec internet, vous avez exactement la même interconnectique. Ces rhizomes alimentent un véritable animisme technologique. Le monde redevient magique. Comment cela s’est-il opéré ? Là, je serai jungien : je dirai qu’il y a eu un phénomène d’“introjection”. C’est-à-dire que la modernité ayant évacué la magie de notre monde, notre inconscient est devenu volcanique et nous a obligés à faire de nouvelles projections qui, dans leurs irruptions, ont littéralement “réenchanté le monde”.
Mais attention : cet enchantement est très différent de l’ancien ! Comme nous vivons dans un monde ontologique éclaté, les images, les mythes, les symboles n’ont plus de lieu d’accueil comme autrefois, quand on savait très bien par exemple où ranger les anges. Aujourd’hui, les anges peuvent sans doute à nouveau exister, mais on ne sait plus où les voir, ni à quel niveau ni dans quelle catégorie. N’ayant plus d’espace attitré, ces nouvelles projections deviennent des fantômes - d’où le pullulement des différentes sectes et des nouvelles religions. Il y un immense brassage de toutes les croyances et de toutes les idées. C’est à la fois intéressant et dangereux.
N. C. : D’autant que les anciennes religions, en reprenant du poil de la bête, tentent en quelque sorte “la revanche des dieux”, comme dit Gilles Kepel.
D. S. : Sauf que ce renouveau religieux ne retrouve jamais sa forme primitive. C’est impossible. Le monde a changé. Quel que soit l’en-thousiasme hirsute de ces réémergences, elles sont d’emblée contaminées par les idées nouvelles. D’où, par exemple, le phénomène de l’islamisme, qui n’est pas vraiment de l’islam (parce que celui-ci a été une culture précise), mais une tendance à retourner en arrière pour tenter d’y trouver les repères d’un “âge d’or islamique” qui n’a probablement jamais existé - ce faisant, on évacue mille quatre cents ans de culture et d’histoire.
N. C. : Pouvez-vous revenir un instant sur internet ? Quel rôle joue selon vous la virtualisation du monde ?
D. S. : Elle a déjà créé tout un monde parallèle au nôtre, ce “cyber-espace” où se passent tant de choses. C’est un monde à part, aussi riche que le monde mytho-poétique. Deux penseurs français ont particulièrement critiqué la virtualisation : Paul Virilio et Jean Baudrillard. Je prends acte de leurs critiques, qui sont souvent très intelligentes, mais en même temps catastrophistes. Si on les suit, c’est la fin du monde, l’apocalypse. Pour Virilio par exemple, nous allons forcément vers un accident généralisé, dont le crack boursier de 1997 donnait un avant-goût. Avec Baudrillard, c’est la “mort des illusions”, l’“hyper-réalité”, “la danse des fossiles après l’orgie”, le “degré xerox de la culture”... enfin toutes ces images fortes qu’il utilise avec talent. Que répondre ? Leurs critiques sont pertinentes, mais que critique-t-on par rapport à quoi ? Puisqu’on ne connaît pas encore le futur, on dévalorise forcément le présent par rapport à un passé, qu’à l’inverse on ne peut que revaloriser. Devons-nous donc retourner en arrière ?
Mais c’est impossible, puisque ces mouvements sont irréversibles... Faisons un pas de côté. Et si nous étions pris dans une mutation dont nul ne connait encore les retombées ? Et si cette virtualisation allait faire de nous des hommes différents ?
Les enfants qui vont grandir à l’intérieur de cet “animisme technologique” dont nous parlions vont peut-être devenir des êtres différents de nous, qui appartenons encore à la galaxie de Guttenberg - particulièrement quelqu’un comme moi, qui ne suis encore pas du tout digitalisé et à qui il faut encore un stylo et du papier pour écrire ! Les enfants, eux, ont d’autres façons de percevoir - ce que McLuhan appelle des “perceptions multisensorielles”. Dans le monde de l’écrit règne la tyrannie de l’œil au détriment d’autres facultés qui ont été atrophiées. Avec l’électronique, les autres facultés redeviennent interactives. Comment les générations futures percevront-elles réalité et virtualité ? Peut-être très différemment de nous.
N. C. : Le virtuel serait-il un lieu qui n’en est pas un ?
D. S. : Les mystiques parlent d’un “lieu du non-lieu” où l’ange apparaît. Il n’est pas plus repérable dans nos coordonnées géographiques que le cyber-espace. On voit ce dernier sur nos écrans, mais en “réalité” où est-il ? On ne sait pas. Paul Virilio dit d’ailleurs une autre chose très juste : les trois aspects que l’on attribuait autrefois à la divinité - l’instantanéité, l’immédiateté et l’ubiquité -, on les attribue aujourd’hui à la virtualisation. Désormais, vous pouvez être, en temps réel, partout à la fois dans le monde. Cela fait de nous des êtres exceptionnels. Nos pères n’y auraient pas cru ! Or, il y a là véritablement une dimension imaginale. Comment ? Je dirais qu’il y a multiplication des coalescences entre la mystique et les techniques. Regardez la série de La Guerre des étoiles, qu’est-ce, sinon une méthode d’initiation ? Les Jedis sont des chevaliers du Graal ! Ou prenez ce film américain magnifique que j’ai vu cinq fois, Matrix, on y trouve l’idée du sauveur messianique et toutes les idées mythiques, mais dans un cadre très techno. Le mariage est difficile, mais en fin de compte, les extrêmes se touchent quelque part... Que ce soit surtout les Américains qui font ça m’étonne. Pourquoi pas les Européens ? J’ai l’impression que la psyché américaine est jeune. Elle se projette en avant alors que vous, Européens, devenez vieux comme nous, en Perse ! Le vieillard a un beau et grand passé, mais plus il vieillit, plus l’ombre de son passé s’allonge et plus son avenir se rétrécit.
N. C. : Dans votre livre, vous parlez aussi beaucoup de l’effet du mathématicien Moebius...
D. S. : ...qui vous fait subrepticement passer de l’extérieur à l’intérieur et vice versa. C’est étroitement lié à ce que je vous disais. Finalement, toute l’exégèse spirituelle des lettres sacrées de l’interprétation est fondée sur cet effet. On passe de l’apparent au caché et vice versa. Or, avec les techniques de virtualisation, on passe avec une facilité déconcertante d’un espace à un autre, notamment de l’intime au public. Ces techniques offrent quatre modes de conversion : la contraction du temps et de l’espace, la reconnaissance multisensorielle, l’hétérogénèse et l’effet Moebius, c’est-à-dire quatre modes très proches du monde gnostique de la connaissance. Autrement dit, grâce à la virtualisation, l’homme d’aujourd’hui, sans devenir nécessairement spirituel, épouse en quelque sorte, à son insu, des modes de dévoilement très proches des anciens mystiques.
N. C. : Avec des modes d’utilisation parfois terribles ! Ce qui se passe actuellement dans le monde, aux États-Unis, au Moyen-Orient, partout, ressemble à une explosion d’archaïsme très préoccupant, non ? N’est-ce pas d’ailleurs le signe d’une remontée de ce que René Girard appelle la “violence du sacré”, qui ressort parce qu’elle a trop été refoulée ?
D. S. : C’est ce qu’explique Vattimo, que je cite souvent. Alors que toutes les grandes cultures d’autrefois ont sublimé cette violence du sacré, le christianisme a voulu en quelque sorte détruire les structures fortes de sa sublimation. Et maintenant, nous voyons resurgir le sacré d’une façon complètement irrationnelle, avec une violence inouie. Quand je dis que “la lumière vient de l’Occident”, c’est pour rappeler que l’aventure mondiale a commencé en Occident et que si solution il y a, elle ne peut venir que de là. Comme dit Parsifal : “Seule guérit la blessure l’arme qui la fit.”
N. C. : L’Occident a aussi inventé ce concept incroyable qui s’appelle l’individu libre, le sujet démocratique, qui a fait exploser tous les tissus traditionnels, dans le chaos. Il faudra mille ans pour que ce concept vive partout, non ?
D. S. : Non, les choses vont plus vite que cela. La démocratie n’est plus une affaire de luxe. Elle est devenue une nécessité vitale pour accomplir les réformes, pour décoller, pour que les gens puissent participer - or, sans la participation, on devient tous des assistés sociaux. En réalité, je ne pense pas qu’il y ait des “droits de l’homme hindou”, ou chinois, ou chrétien, ou islamique, il n’y a que les droits de l’Homme. Même si les droits de l’homme sont souvent servis par un discours à l’eau de rose, il y a, je crois, des valeurs universelles qui s’imposent. Je ne suis pas relativiste. Les droits de l’homme, ce sont des concepts précis : les droits du sujet, l’habeas corpus, la séparation des pouvoirs. J’y crois dur comme fer et ces idées sont contagieuses. La preuve : même les pays qui les contestent sont obligés d’utiliser le même langage. Aujourd’hui, il est question de “droits de l’homme islamique” ou de “république islamique” - ces concessions de langage sont lourdes de signification.
Parmi les abcès de fixation urgents à soigner sur la planète, prenez l’affaire israélo-palestinienne (qui a considérablement alimenté le ressentiment contre l’Occident) : la non-reconnaissance des demandes palestiniennes bafoue l’idéal démocratique le plus élémentaire. Il faut comprendre que la démocratisation n’est plus seulement un problème occidental, mais un problème planétaire !
N. C. : Comment concilier cette généralisation du modèle occidental et le respect des cultures, jusque dans leurs croyances essentielles ?
D. S. : L’humanité s’édifie elle-même en palimpseste ! Sa culture est faite de différentes couches, anachroniques, hétérogènes, qui laissent leurs traces au fond de nous et s’interpénètrent les unes les autres. Ainsi, avec son messianisme, l’ancienne religion de l’Iran a énormément marqué le judaïsme tardif de la première diaspora, libérée par Cyrus, et du coup le christianisme et l’islam. Ce dernier a énormément profité, lui, de l’influence de l’arianisme, qui a en quelque sorte préparé le terrain de la conquête musulmane (incompréhensible sinon). Quant à la modernité, il est intéressant de constater qu’elle a notamment commencé à se développer au Moyen Âge, en France, au xiiie siècle, quand des averroïstes latins firent une lecture mal comprise d’Averroès... dont ils tirèrent la théorie de la “double vérité”, selon laquelle ce qui est théologiquement vrai ne l’est pas forcément philosophiquement, et vice versa. Cela débouchait sur deux champs de connaissance (séparés par un champ creux), qu’ils essayèrent vainement de concilier. Ces averroïstes jouèrent un rôle essentiel, puisque par cette fracture entre philosophie et religion ils donnèrent naissance à la nouvelle science qui, à partir de Descartes, allait s’instituer en instance autonome. Nous sommes leurs héritiers. De nos jours, il est fondamental de garder religion et philosophie séparées ! - même si l’on sait qu’à un autre niveau elles se rejoignent, mais pas avec nos outils rationnels. C’est pour cela que le pouvoir doit absolument rester laïc - ne fût-ce que pour sauver la spiritualité, pour ne pas l’investir dans le relatif. C’est pour cela aussi qu’il est indispensable d’évacuer l’espace public des mythes et des croyances : pour redonner à l’esprit ce qui lui est dû. Certes, quand on va “au-delà du miroir”, on se rend compte que presque tous les grands mystiques ont dit la même chose. Comme si l’on passait là par une fenêtre sur l’Inconnu.
N. C. : Les mystiques ne sont pas souvent du côté du pouvoir...
D. S. : L’histoire de l’islam est jalonnée d’une guerre larvée permanente entre les mystiques et les docteurs de la loi, les censeurs, les inquisiteurs, c’est-à-dire entre l’exotérisme et l’ésotérisme. L’un des arguments simples des mystiques est que le Coran exotérique est susceptible de sept mille interprétations, qui ont pu susciter des guerres mortelles, alors que la gnose inspire un islam sublimé, fondamentalement non-violent.
Dans mon livre, je m’appuie sur quatre mystiques appartenant à des aires culturelles complètement différentes : un Allemand du XIIIe siècle, Eckhart ; un hindou du ixe siècle, Shankara ; un musulman andalou-arabe du XII/XIIIe siècle, Ibn’Arabî ; un Chinois du ive siècle avant l’ére chrétienne, Tchouang Tseu. Or, passés leurs décors respectifs, ces gens voient le monde de la même façon ! C’est donc que, dans sa métahistoire, l’humanité est une. Nous vivons dans un monde de métissage, de syncrétisme et de bricolage, à la fois très confus et très intéressant, dont la trame profonde est unique.
Au-dessus des lois – la Grâce.
Cosmic dynamo!
"putain de réalité ou mème fumer du shit demande une certaine discipline"
ARCXVII
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